[59] été 2026
 
Narva
[59] pages 4-5

À l’été 2025, Marina Skalova a séjourné dans cette ville estonienne à la frontière russe. En 1944, Narva, verrou sur le front entre Allemands et Soviétiques, est quasiment détruite par les bombardements. Lors de sa reconstruction, Moscou interdit le retour des habitants d’origine estonienne. Elle est aujourd’hui encore à 95% russophone et subsiste à l’état d’îlot post-soviétique, dans une Estonie qui a longtemps préféré oublier son existence.
Marina Skalova
 
Lire les silences
[59] pages 7-11

«Comment les secrets de famille émergent-ils? Comment les silences, parfois portés par plusieurs générations, se révèlent-ils un jour à celles et ceux qui n’arrivaient pas à mettre le doigt sur l’impalpable? Comment accéder aux récits de vie enfouis de nos aïeuls et de quoi dépend cette transmission qui ne tient souvent qu’à un fil? Ces questions tout aussi intimes qu’universelles sont le point de départ de ma recherche.» Vanessa Cojocaru partagera ce travail de mémoire au Belluard Bollwerk à Fribourg.
Vanessa Cojocaru
 
Chambre 57
[59] page 13

Tu montes les quatre marches de l’entrée de l’hôtel, tu ouvres avec la main droite la grande porte vitrée, tu entres dans le hall, tu fais quelques pas vers le pupitre de la réception, tu t’arrêtes, tu poses sur le sol ta valise à roulettes, tu salues la réceptionniste, tu lui dis que tu as réservé une chambre pour plusieurs jours, tu sors ton passeport de la poche intérieure de ta veste, tu le poses sur le pupitre en bois, tu la vois ouvrir le document d’identité, elle lit ton nom à haute voix, elle commence à taper sur le clavier de son ordinateur, elle prend de sa main droite une carte électronique blanche, elle l’introduit dans une pochette en papier, elle te dit le numéro de ta chambre, elle te donne cette carte et elle te rend ton passeport, elle te dit «Bon séjour chez nous!», tu lui dis «Merci!», tu ranges la carte et le passeport dans la poche de ta veste, tu prends ta valise à roulettes, tu te retournes, tu marches vers l’ascenseur qui se trouve vers la droite, tu t’arrêtes devant la porte métallique, tu appuies sur le bouton sur lequel est inscrit le chiffre 5.
Marius Daniel Popescu
 
Trois garçons
[59] pages 14-15

Nous naissons tous les trois en 1943, pendant la guerre qui, vue de la Suisse, n’est mondiale qu’en partie. La cigogne qui nous transporte après avoir survolé l’Europe en sang nous dépose en différents endroits de Davos. Fabio et Wolfgang, dans des appartements, partagent leur chambre avec leurs frères et sœurs. Moi, je grandis dans une villa avec pelouse et jet d’eau. À table on parle français. Avec la bonne, je parle le suisse-allemand. Mon père, propriétaire de l’hôtel Bergfrieden – paix de la montagne –, s’adresse à ses clients en anglais, en français et un peu en russe. Il ne m’appelle pas Max, mais Maximilien. (…)
 
> Trois garçons (Éditions Phébus)
Daniel de Roulet
 
Le meilleur endroit pour pique-niquer
[59] pages 16-17

Ce qu’il y a de bien avec les cimetières, c’est qu’ils sont par essence calmes, souvent idéalement ombragés, et la plupart du temps soigneusement entretenus par d’épatants jardiniers. Malheureusement la majorité d’entre eux sont relégués en dehors des villes depuis un bon bout de temps. «Tous ces corps en décomposition rejettent des bactéries qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques et provoquent toutes sortes d’épidémies» ont expliqué dès le milieu du XVIIIe siècle les nouveaux hommes de sciences à des édiles abasourdis. Exit les cimetières le plus loin possible des centres-villes à coups de décrets et de lois.
Fabienne Radi
 
Brasserie Europe, le retour
[59] pages 18-20

Quelques mois avant l’inauguration du Plaza Centre Cinéma, un premier élément d’importance ouvre ses portes. Alors que les deux salles, le bar-glacier, l’hôtel et les espaces d’exposition se préparent pour début 2027, la Brasserie Europe, qui reprend le titre des établissements historiques situés ici, est à découvrir dès cet été.
Jean-Jacques Danthine
 
Cun ün gust da rumantsch sün ma lengua
[59] pages 21-22

À l’occasion du nouveau rendez-vous littéraire genevois Grand Juillet, La Couleur des jours a demandé à trois autrices invitées d’écrire sur leur rapport aux langues. La romande Denise Mützenberg exprime son amour pour le romanche, la grisonne de langue vallader Leta Semadeni, Grand Prix suisse de littérature en 2023, celui qu’elle éprouve pour l’allemand, sa langue d’élection, et Pierrine Poget, écrivaine voyante, dit sa rencontre avec le braille.
Denise Mützenberg
 
«Cette langue commence à grandir en moi»
[59] page 23

Les poèmes m’accompagnent depuis mon enfance. Mon père, Jon Semadeni, était enseignant et écrivain, il avait étudié les langues à Zurich, à Paris et à Sienne. À la maison nous avions une grande bibliothèque qui contenait, outre des livres en romanche, des livres en français, en italien et beaucoup en allemand. Je suis entrée très tôt en contact avec d’autres langues et littératures, surtout avec la langue et la culture allemandes – à une époque où je ne savais pas encore l’allemand. (…)
Leta Semadeni
 
Lire
[59] page 24

Le braille est peu à peu délaissé par celles et ceux à qui il se destine, qui lui préfèrent souvent l’audio. Mais ne pas savoir écrire ou lire le braille, pour qui est aveugle, c’est être illettré. C’est aussi une restriction du partage et de la transmission: sans le braille, comment faire la lecture à un·e autre? Tout comme les moines et les moniales ont parfois permis à la langue des signes de traverser les interdits en s’en saisissant, Grand Juillet a souhaité confier le braille à un auteur ou une autrice afin de participer à son dynamisme, et considéré, vu la minutie du geste, qu’il ne pouvait s’agir que d’un·e poète. Ce sera, pour cette première saison, Pierrine Poget.
Pierrine Poget
 
La nuit des okamas
[59] pages 26-27

Tous les premiers samedis du mois, dès minuit, au Tokyo Kinema Club, métro Uguisudani. Department H, abrégé en «Depachi» à l’oral, fait partie de ces espaces de liberté respectueux et précieux qui servent de cocons aux minorités de genre et d’orientation sexuelle, tout en étant ouverts aux visites hasardeuses.
Louise Bonpaix
 
Bon pied, bon œil
[59] pages 28-29

Pour peu que les images de ce livre grand comme la mer ne suffisent pas à combler le regard, il est conseillé d’en dégager la jaquette et de la déplier en une grande image noir et blanc. Un pêcheur tire un lourd filet de la mer étale et grise. Le poster annonce l’odyssée de Jean Gaumy, au cœur des déchaînements de la nature, tonitruants ou silencieux.
Jean Perret
 
Simone, Thomas et les autres
[59] pages 32-37

Serez-vous de celles et ceux qui se souviendront du Pavillon Simone Weil, le projet de Thomas Hirschhorn au Pavillon Sicli, à Genève? Pour son initiateur, l’intensité de ce qui est expérimenté dans ses œuvres collaboratives en fait des «monuments». Le projet a été présenté dans notre numéro de printemps par Katia Leonelli. En voici nos moments vécus, partagés.
Élisabeth Chardon
 
Prendre forme
[59] page 38

Les personnes qui sont venues la voir, Mélusine se les représente comme une constellation. Elle considère leur courage, leur solitude, leur besoin de partage. Elle sait qu’elle n’aurait pas fait le pas, elle, celui franchi par les autres: débarquer face à une inconnue et lui parler de quelque chose d’intimement relié à soi. Elle est trop méfiante pour cela. Sa curiosité n’est pas assez intense pour contrer ses incertitudes. Elle les admire d’autant plus – elle les a écoutés au-delà de ce qu’elle aurait été capable d’oser. (…)

> Prendre forme (Éditions Bernard Campiche)
Odile Cornuz
 
Eωσφόρος / Éosphoros
[59] page 39

Hugues Reip
 
Chronique
Jean-Louis Boissier, Maud Mabillard
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